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Ibrahim Traoré parle-t-il trop ?

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Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso
Ibrahim Traoré en 2026. Bamjo226 / Wikimedia Commons, CC0.

Certains Africains reprochent au capitaine Ibrahim Traoré de présenter publiquement les infrastructures construites, les équipements acquis ou le matériel technique, scientifique et médical mis à la disposition des populations. À leurs yeux, cette manière de faire relèverait de la légèreté, voire de la fanfaronnade. Ils aimeraient que Traoré adopte le comportement des dirigeants européens ou asiatiques: travailler dans le silence, agir avec discrétion et ne communiquer qu’une fois les résultats obtenus.

Cette critique mérite d’être entendue, car il existe effectivement une différence entre informer les citoyens sur l’action publique et transformer chaque réalisation en instrument de propagande personnelle. Un chef d’État ne doit pas nécessairement faire de chaque tracteur, chaque machine ou chaque bâtiment une occasion de célébrer sa propre personne. Mais cette réserve ne doit pas conduire à une autre erreur: considérer que toute communication gouvernementale sur une réalisation constitue automatiquement de la fanfaronnade. Car les États modernes communiquent. Et ils communiquent beaucoup.

Il suffit de regarder l’histoire récente des pays occidentaux pour s’en convaincre. La Bibliothèque nationale de France, aujourd’hui Bibliothèque François-Mitterrand, n’a certainement pas été inaugurée en catimini. Le 30 mars 1995, le président François Mitterrand a officiellement inauguré le nouveau site de la Bibliothèque nationale de France.

Même chose pour le musée du Quai Branly. Jacques Chirac ne s’est pas contenté de faire construire l’édifice puis de laisser les Français découvrir un jour, par hasard, qu’un nouveau musée existait à Paris. L’inauguration présidentielle, le 20 juin 2006, a constitué un événement public et politique important.

Pourquoi donc ce qui est considéré comme de la communication institutionnelle normale en Europe deviendrait-il automatiquement de la fanfaronnade lorsqu’un dirigeant africain procède de la même manière ?

Lorsqu’Ibrahim Traoré inaugure une infrastructure hospitalière, une installation industrielle, un ouvrage hydraulique ou remet publiquement des équipements agricoles à des producteurs, il ne fait donc rien d’exceptionnel ni de nouveau dans la pratique gouvernementale. Il rend visible une partie de l’action publique. Le 24 décembre 2025, par exemple, il a inauguré à Bobo-Dioulasso le Centre hospitalier universitaire de Pala et son centre de radiothérapie. Le gouvernement burkinabè indique que le CHU dispose de 500 lits et représente un investissement de plus de 70 milliards de francs CFA. Le 25 juillet 2026, il a également présidé à Pô la mise en eau du barrage de Pô-Kapro. Selon les informations officielles, l’ouvrage, réalisé en huit mois, possède une capacité d’environ 1,1 million de mètres cubes et doit notamment contribuer à l’accès à l’eau ainsi qu’au développement de l’agriculture et de la pisciculture.

La population a le droit de savoir qu’un barrage a été construit, qu’un hôpital a été inauguré ou que des équipements agricoles ont été distribués.

Traoré devait-il le faire publiquement ? Oui.

D’abord, parce qu’un gouvernement travaille avec de l’argent public et qu’il doit rendre compte de son action aux citoyens. Les habitants de Pô ne sont évidemment pas les seuls Burkinabè concernés par la construction du barrage de Pô-Kapro. Les habitants de Bobo-Dioulasso, Ouagadougou, Dédougou, Banfora ou Fada N’Gourma doivent également pouvoir savoir ce qui se réalise ailleurs dans le pays. La communication permet précisément de rendre visible une action qui, autrement, resterait géographiquement limitée.

Il y a aussi une deuxième raison, plus politique: la communication permet de répondre aux accusations par des faits.

Depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré au pouvoir, ses contempteurs l’accusent de beaucoup parler et de peu réaliser. Dans ces conditions, inaugurer un ouvrage, montrer un équipement ou présenter une réalisation concrète permet de déplacer le débat du terrain des discours vers celui des faits. À ceux qui disent : « Il ne fait que parler », on peut alors répondre : voici un hôpital ; voici un barrage ; voici une infrastructure ; voici des équipements ; voici une usine ou un complexe industriel. Cela ne signifie pas que toute réalisation doit être attribuée à une seule personne. Un État ne fonctionne pas grâce à un individu isolé. Des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, des fonctionnaires, des agriculteurs, des entrepreneurs et des administrations participent à ces projets. Mais cela ne dispense pas le chef de l’État de rendre compte de l’action du gouvernement qu’il dirige.

Il faut cependant maintenir une distinction importante: faire connaître une réalisation n’est pas la même chose que prétendre que tout a été réalisé par soi-même.

C’est ici que la critique de la communication politique peut devenir pertinente. Une démocratie ou un État responsable doit éviter que la communication ne remplace l’évaluation. Une cérémonie d’inauguration ne constitue pas, à elle seule, une preuve de réussite durable. Un hôpital doit fonctionner ; un barrage doit produire les effets annoncés ; une usine doit créer réellement de la valeur et des emplois ; les équipements agricoles doivent être utilisés efficacement ; les populations doivent en bénéficier. L’image du chantier achevé ne doit donc jamais dispenser du contrôle des résultats.

Mais l’inverse est également vrai: l’exigence de discrétion ne doit pas devenir une obligation de silence, surtout à une époque où l’information est devenue une arme politique. Les gouvernements, les oppositions, les médias, les réseaux sociaux et les puissances étrangères s’affrontent aussi par les récits qu’ils imposent. Une réalisation qui n’est pas expliquée peut être ignorée. Une décision qui n’est pas documentée peut être déformée. Une action qui n’est pas montrée peut être présentée comme inexistante.

Dans cet environnement, ne rien dire peut donc être une faute stratégique.

Cela ne signifie pas qu’Ibrahim Traoré doive tout révéler. Et, précisément, son comportement montre qu’il existe une différence entre communiquer et tout dévoiler. L’exemple de ce qu’il a appelé « l’hiver noir » est révélateur : il n’a pas publiquement exposé tous les détails de ce qu’il entendait par cette expression. Il existe donc, dans sa communication, des choses annoncées, des choses montrées et d’autres qui restent volontairement dans la discrétion.

C’est probablement là que se situe la véritable question. Il ne s’agit pas de savoir si un président africain doit communiquer ou se taire. Il s’agit de savoir quoi communiquer, pourquoi le communiquer et jusqu’où le communiquer.

La communication gouvernementale peut être légitime lorsqu’elle informe les citoyens, explique les politiques publiques, présente les résultats obtenus et permet aux populations de suivre l’utilisation des ressources publiques. Elle devient problématique lorsqu’elle cherche à substituer l’image au bilan, le spectacle au travail ou la personne du dirigeant aux institutions de l’État.

Il faut donc se garder de deux excès. Le premier consiste à croire qu’un chef d’État sérieux devrait nécessairement travailler dans le silence. L’Histoire démontre que même les dirigeants des grandes puissances ont largement utilisé les cérémonies publiques, les inaugurations et les grands projets pour présenter leur action. Le second consiste à croire que toute communication constitue une preuve de réussite.

Pour Ibrahim Traoré comme pour n’importe quel autre dirigeant, la véritable mesure de l’action publique ne sera finalement ni le nombre de discours prononcés ni celui des cérémonies organisées. Elle sera dans la durée: des infrastructures qui fonctionnent, des populations qui vivent mieux, une économie qui produit, une agriculture qui nourrit, une industrie qui transforme et des institutions capables de poursuivre le travail au-delà des personnes.

Communiquer n’est donc pas nécessairement trop parler. Parler sans agir serait un problème. Agir sans jamais rendre compte de son action pourrait en être un autre. Entre le silence absolu et la propagande permanente, il existe une troisième voie: informer, montrer les réalisations, accepter la contradiction et laisser les résultats être finalement jugés par les faits.

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